Festival Esprits Libres

Festival Esprits Libres

UN FESTIVAL POUR LES SCIENCES HUMAINES

Nous mesurons chaque jour en librairie combien l'appétit du public pour les domaines du savoir est grand. Les événements régulièrement organisés avec succès dans nos magasins en témoignent. Forts de ce constat, et à contre-courant des idées reçues, il nous est apparu urgent et indispensable d'élargir de manière significative le cercle de ces rencontres.

Soucieux de rapprocher les lecteurs et les auteurs dans un cadre convivial, le Festival Esprits Libres se fait aussi l'écho d'un désir de dialogue entre les différentes disciplines : philosophie, sociologie, histoire, géographie, anthropologie, psychologie... mais aussi les sciences et la littérature.

L'ÉDITION N°2 SERA ORGANISÉE À L'AUTOMNE 2013 ET SERA CONSACRÉE À LA THÉMATIQUE DE LA VILLE

Nous souhaitons pérenniser ce rendez-vous entre les lecteurs, les libraires, les éditeurs, les journalistes et surtout les auteurs qui contribuent par leurs travaux à nous offrir une meilleure compréhension du monde qui nous entoure.

LE FESTIVAL 2011

La première édition du FESTIVAL ESPRITS LIBRES a eu lieu les samedi 5 et dimanche 6 novembre 2011 en présence d'un public enthousiaste, venu nombreux pour assister à une programmation exceptionnelle.
Cette initiative originale du collectif LIBREST met les sciences humaines et sociales au cœur d'un grand week-end de débats, de cafés littéraires, d'ateliers pour enfants et adolescents, de films, avec une librairie éphémère et une exposition de photographies.


L'historienne Arlette Farge nous a fait l'honneur d'être la marraine de l'édition 2011. Retrouvez son discours lors de l'inauguration du festival

40 auteurs sont venus débattre sur 18 plateaux autour de thématiques liées à la question du temps.

1 expo photo a été inaugurée en présence de l'artiste, le grand photographe américain Alex McLean.

5 ateliers Jeune Public ont été animés par 4 auteurs. Avec une exposition des Editions du Ricochet.

2 documentaires, de Patrick Prado et de Laurence Jourdan ont été projetés.

1 performance théâtrale : le comédien Pierre Baux a interprété La Conférence sur rien de John Cage.

Les ouvrages présentés ont pu être proposés au public dans notre librairie éphémère et dédicacés par leurs auteurs.

LE FESTIVAL EN IMAGES


Débats, dédicaces, moments forts, retrouvez le festival 2011 en images

LIBREST : 8 librairies dans l'Est parisien

L'Atelier (20e)
Atout Livre (12e)
Le Comptoir des mots (20e)
Le Genre urbain (20e)
La Librairie du 104 (19e)
La Manoeuvre (11e)
Le Merle moqueur (20e)
Millepages (Vincennes)

Bonsoir à tous,

Je voudrais aujourd'hui défendre les sciences humaines comme j'ai envie de le faire, sous la forme d'une intervention qui vient du cœur.
Je voudrais vous transmettre toutes les convictions qui me soutiennent lorsque que je pense aux sciences humaines et sociales et que je vis évidemment de l'intérieur puisque moi-même curieusement, j'en produis.

Le temps, une idée de fous comme thème… c'est extraordinairement vaste et au fond ça peut paraître paradoxal, humoristique presque. Mais le temps est urgent en ce moment. Ce n'est pas nécessairement qu'il s'accélère, mais il revêt une urgence très forte, j'en suis convaincue. L'actualité, l'actuel, nous sommes au fond en train de changer, de tout réviser, et c'est difficile pour créer de nouveaux possibles entre le savoir, l'imagination mais aussi l'audace, le risque. Mais comment créer de nouveaux possibles (…) dans cette solitude, en cette période si peu tenable, je l'affirme, où l'on voit se mêler et se chevaucher les crises, les angoisses, les pauvretés brutales qui vous prennent au corps, des inquiétudes, des tourments, de la résignation, beaucoup de repli sur soi. Et puis une impressionnante lourdeur qui pèse sur les épaules d'un présent au fond abasourdi. Dans cette espèce de magma que je qualifie au fond de chaos douloureux, je ressens qu'il y a aussi de la peur. Et la question : que font les sciences humaines ? Que peuvent-elles faire ? En attente d'éventuels lecteurs, c'est une question tout de même difficile. Quels sont les horizons à atteindre pour que se déploient les sciences humaines ? Je vais en énumérer quelques-uns.

D'abord pour nous auteurs la tâche évidente et difficile, c'est de constamment déchiffrer le réel, qu'on soit sociologue, philosophe ou historienne comme je le suis, défricher et déchiffrer le réel, c'est-à-dire quoi qu'il en soit le passé en devenir du présent, mais aussi le présent en devenir de l'avenir. Et comment ? Mais au moyen des mots, au moyen de l'écriture qui est une médiatrice, une très belle médiatrice ! Transférer à autrui les dispositifs et les mécanismes de pouvoir qui régissent notre monde et nos sens ; transmettre sans cesse, sans arrêt, les chercher, les reconnaître et les donner, les offrir, les figures de la vérité que nous avons perdues. Et puis aussi avoir pour tension, pour socle et pour dynamique, l'actuel au sens foucaldien du terme, celui qu'il aimait tant, cet actuel qui rend chacun présent au monde, à son ordre comme à ses désordres, à ses fuites comme à ses affects, parce que les sciences humaines quoi qu'on en dise, ce sont des affects. Et de l'imagination, il en faut tant. On pourrait croire que l'historien n'a pas besoin d'imagination puisqu'il doit raconter des faits passés donc il suffirait de recopier ce qui s'est passé… Eh non ! Il faut tant d'imagination pour créer de nouveaux questionnements ! Aussi je crois que c'est l'effort qu'on doit faire pour imaginer qui est plus important que le résultat.
Et puis, et j'y tiens beaucoup, c'est rendre intelligible ce que l'Autre a fait ailleurs, il y a longtemps, et ce que l'Autre fait aujourd'hui et ce qu'Il fera enfin. Mais comment ? Et bien en soulevant, constamment, l'intolérable, en posant clairement les stratégies des multiples pouvoirs qui nous ont conduits finalement à des constats de défection ou dans les dénonciations. Dénoncer, c'est si simple. Faire une sociologie de la dénonciation, c'est si simple. Alors qu'il nous faut trouver des lieux - et c'en est un ici - des concepts qui permettent d'autres ajustements avec le réel (et il en existe), d'autres définitions, d'autres enchaînements ou linéarités.
Et puis aussi rendre d'autres utopies possibles, celles qu'on croyait mises au placard et dont tout le monde dit, tous les jours, qu'elles ne peuvent pas avoir lieu. Rien n'est incontournable, même pas le passé et encore moins le présent.

Les sciences humaines ne se forment pas forcément là où on croit, elles se forment dès la maternelle et jusqu'aux universités. Elles sont aussi un savoir critique. Et le savoir critique, il s'apprend dès la naissance. Un savoir critique qui accompagne toutes nos situations de vie, tous nos maux. (…) Savoir, paraît-il, deviendrait désuet et archaïque. Il faudrait aller vite et ne pas connaître ; connaître, c'est dangereux ! Ça ressemble aux histoires du XVIIIè siècle quand on disait à une femme de ne pas lire parce qu'elle serait drôlement embêtante après dans le couple, et dangereuse. On nous demande à nous tous de ne pas trop savoir pour que la chape de plomb puisse s'établir tranquillement. Mais oui, le savoir et l'érudition - non sans l'imagination sans cesse renouvelée - sont indispensables à la connaissance et en aucun cas ces deux qualités ne doivent trouver refuge à l'intérieur d'un milieu complètement formaté, fermé, parfois autiste (il faut bien le dire, certains livres de sciences humaines sont ainsi faits et vraiment peu intelligibles). À l'université sont très nombreux les jeunes qui sont passionnés, c'est vrai. La plupart d'entre eux n'auront pas de poste, c'est clair, c'est dur comme la déception, c'est douloureux comme l'enfer. S'ils ont la chance d'avoir un poste, il leur faudra transmettre, d'ailleurs ils ne demandent que cela.

Qu'est-ce donc qu'approcher et transmettre les sciences humaines - et comment, à travers quoi ?
Il faut qu'à travers tous les thèmes, infinis, qui forment les sciences humaines et les sciences sociales, certains éléments les réunissent. D'abord, le plus important pour moi : les sciences humaines doivent résister au présent, elle doivent servir à cela, résister au présent et rendre claires les forces invisibles, illisibles, stéréotypées, faites de clichés, qui nous font mourir et devenir esclaves finalement, alors que nous sommes, comme le dit la si belle expression de Deleuze, des « devenants ». Nous sommes des devenants, mais on nous demande maintenant de ne plus devenir. Il faut aussi créer des lieux où se discutent les opacités du réel car le réel n'est pas clair décidément ; il faut mettre l'écriture, les mots, la langue au service non seulement des événements mais aussi des affects, des sensibilités qui les accompagnent.
Alors l'écriture, oui l'écriture, moi je trouve cela très important. C'est une force étonnante et belle, aux confluents de la réflexion, de l'écoute et de la construction. Les livres ont en commun de résister à la mort. J'écris pour ne pas mourir. Il faut savoir dire, mais pour savoir dire, il faut savoir aimer. Il faut savoir dire et comme disait Michel de Certeau, il faut savoir fabriquer des scénarios en un discours qui soit intelligible et empreint de véridicité. Pour cela, il faut savoir aimer les mots et surtout aimer ceux qui lisent les mots et ceux qui les liront. Ensuite entrent en scène l'éditeur, celui qui crée l'objet livre et le libraire qui subit des conditions économiques difficiles en ce moment. J'aimerais insister sur cet espace livre, cet espace public au sens d'Habermas parce que c'est ça un livre, c'est un espace où existent maints et maints alphabets de la connaissance, maints écrits où l'on a de quoi se désapproprier, enfin, des habitudes culturelles.
Il faut enfin se frayer de nouveaux chemins et refuser le monde par ce qu'on voit dans ses espaces livres, ces espaces publics, ces librairies. Ce qu'il y a de cool, de charmant et d'étonnant, c'est qu'on trouve dans ces espaces justement ce qu'on ne cherche pas. On vient chercher la comtesse de Ségur et on repart avec Derrida. On peut aussi y poser des questions sans paraître trop idiote. Et puis on peut toucher, feuilleter, mettre à l'envers, aller en avant, en arrière, hésiter, reposer, s'interroger, se dire « il est moche », douter ou essayer de croire… il y a la quatrième de couverture qui ressemble à toutes les quatrièmes , et continuer… C'est un beau chemin. La librairie, c'est un espace qui est silencieux mais qui est si bavard et si sensuel, où l'intelligence est en éveil dans la mesure où les libraires - qui sont des passeurs - se servent autant eux-mêmes de leurs affects que de leurs découvertes et se servent de nos affects, à nous qui les avons mis dans les livres. C'est chouette, non ? Et que serait donc une ville sans librairies, sans passages où il y a des libraires ? Ce serait pour moi une ville sans arc-en-ciel. Car pour moi les vitrines des libraires sont des arcs-en-ciel et la librairie un espace où flâner entre les rangées de livres, où on se promène entre deux perceptions amoureuses, ou belles ou pures. Flâner, flâner… comme disait Walter Benjamin, c'est être passant ou passante de l'émotion ou de l'intelligence qui s'y trouve.